Webzine rennais – Cultures numériques

Philippe Aigrain (#1) : « Le web existe parce que les individus s’en sont emparé »

Le Jardin Numérique invitait, mercredi soir, aux Champs Libres, le cofondateur de la Quadrature du Net, Philippe Aigrain. La conférence, animée par Arnaud Wassmer, devait s’articuler autour de deux questions fondamentales : internet, un supermarché mondial ? Quelles propositions pour les cultures numériques. Retour sur un immense chantier en perpétuelle évolution.

Philippe Aigrain ne laissera pas le doute s’immiscer dans le public. A la première et très évidente question posée par Arnaud Wassmer, il répondra sans détour. Internet est-il un supermarché mondial ? « Evidemment, que c’en est un, a-t-il confirmé sèchement, avant, évidemment, de nuancer son propos et de rentrer dans le vif du sujet. Au sens strict, on peut acheter n’importe quoi n’importe où. Mais ce n’est pas du tout ou uniquement ça. Je prétends même défendre que ce n’est pas essentiellement ça. »

Le ton est donné et le public captivé. A l’heure de l’ultra-développement de l’e-commerce, des abonnements par milliers aux streaming vidéo, musicaux, à la vente en pleine explosion des tablettes, kindle et autres liseuses, au moment d’un développement sans précédent de l’internet dit mobile, opaque, contrôlé, maîtrisé, industriel, le net est devenu une véritable plateforme commerciale pour tout un chacun. Si l’on ne peut plus ignorer les dégâts qu’entraînent le virage du numérique dans l’industrie dite traditionnelle, le débat se tourne dorénavant vers les risques d’une monopolisation de l’espace économique par un groupe restreint de personnes et d’entreprises, au détriment du gigantesque espace culturel qui s’ouvre avec l’ère du tout-numérique.

Le net, un outil d’abord au service de l’individu.

Philippe Aigrain n’aura de cesse de le rappeler : le net, le numérique, le web, ce sont les individus avant tout. C’est le lieu d’expression, de création et de partage du citoyen, composé par le citoyen, avant que l’intérêt croissant qui lui est porté ne touche les pratiques marchandes. « Les statistiques ne s’intéressent qu’au supermarché mondial et pas à l’utilisation domestique que nous avons de nos ordinateurs », clame-t-il, en référence au temps que les utilisateurs passer à trier leurs photos, à classer leurs fichiers, à installer le fond d’écran de leur machine ; bref, ce temps indépendant de la consommation du débit.

Derrière internet, il y a toute l’histoire de l’informatique et avant tout, il y a eu des ordinateurs personnels et l’appropriation qu’on s’en est fait. Le web, auquel aucun des grands industriels ne croyaient, qui l’ont ignoré pendant tout ce temps, existe parce que les individus s’en sont emparé. Ce qui a été fondamental dans la diffusion sociale d’internet, ce sont les pratiques non-marchandes des personnes, y compris les pratiques d’expression et de communication.

Philippe Aigrain (à gauche) et Arnaud Wassmer ont proposé une discussion autour des thématiques de commercialisation des pratiques de l'internet, mercredi soir, aux Champs Libres (L'Embusc@de)

Philippe Aigrain (à gauche) et Arnaud Wassmer ont proposé une discussion autour des thématiques de commercialisation des pratiques de l’internet, mercredi soir, aux Champs Libres (L’Embusc@de)

Heureusement, une grande partie de ces ordinateurs sont encore raisonnablement dans les mains de leur individu. Leurs plateforme sont suffisamment ouvertes pour qu’on puisse les rendre encore plus ouvertes si on le souhaite, on peut y faire tourner un peu les logiciels de son choix, on peut s’en servir au moins pour émettre et produire, publier les contenus que l’on veut. C’est pour ça qu’internet est devenu un espace de droits fondamentaux.

Les années 2000 s’étaient caractérisées par l’abondante création de pages personnelles et des blogs dont les auteurs s’emparaient pour promouvoir et partager, de leur propre chef, du contenu (audiovisuel ou non). « Une révolution silencieuse », décrit Philippe Aigrain. Un « modèle de décentralisation » considérablement diminué depuis la recentralisation quasi-totale du net, à l’instar de Facebook, explique le co-fondateur de la Quadrature, n’oubliant pas de rappeler que l’internaute a aussi sa responsabilité, puisqu’il utilise ces outils à outrance.

A côté du contenu, la recherche du bien « le plus précieux ».

Cette capture s’opère de manière particulièrement visible ces dernières années par les grandes mécaniques américaines que sont Google ou Apple, pour ne citer qu’elles et marque bien le glas de l’industrie du contenu pour celle du service.

Une deuxième catégorie d’acteurs marchands a bien compris qu’il fallait servir les individus en disant : je vous offre des services gratuits, donnez-moi le bien le plus précieux qui soit, les données sur vous et vos pratiques. Les requêtes, au lieu de les vendre, on vous les donne gratuitement. En échange, on capture des données sur la chose la plus précieuse qu’on peut savoir sur chacun d’entre nous, ce qu’on cherche.

La force de frappe des lobbys n’est plus à prouver à ce sujet, preuve en est de l’actualité qui liait il y a peu Google à la presse traditionnelle d’information politique et générale (IPG) ou les accords publics-privés contractés avec la BNF. Philippe Aigrain n’a pas peur d’avancer que ces grands industriels se sont battus pour limiter la réglementation, sinon pour la détruire.

Il y a des parties d’internet sous le contrôle de leurs constructeurs, notamment pour les dispositifs mobiles, y compris les liseuses et les tablettes. Alors que l’internet fixe est développé en étant globalement équitable, l’internet mobile s’est développé sur le modèle traditionnel des industries de télécommunication, avec un contrôle complet des opérateurs. Si l’on n’arrive pas à faire que le net mobile soit aussi ouvert, aussi équitable à l’égard de tous les usagers qui l’utilisent, que le net fixe et si l’on n’arrive pas à faire que le net fixe le reste, il y a un grave danger sur ce bien commun précieux.

Et la course à l’information n’est pas l’apanage des lobbys américains : les grands Fournisseurs d’Accès Internet (FAI), bien nationaux eux (sinon européens) jouent des coudes depuis quelques temps pour s’approprier le contrôle des données de leurs abonnés confirme Philippe Aigrain. Et de rappeler que nos FAI ont la capacité d’épier nos moindres faits et gestes.

Le politique en retard et sous pression.

En dirigeant, avec Daniel Kaplan, la confection d’Internet peut-il casser des briques ?, un ouvrage collectif du groupe de réflexion Technologies du Forum d’Action Modernités, Philippe Aigrain rappelle qu’internet est aussi un créateur d’utopie, même si celles-ci ne manquent que rarement d’être biaisées.

On parle de pirates, de contrefaçons, de SOPA/PIPA, d’ACTA, de la fermeture de Megaupload. Dans les trente dernières années, une dérive entre les politiques, les groupes d’intérêt et les médias s’est instaurée. Certains parlent de dérives oligarchiques, de dérives post-démocratiques, ou de démocratures.

Le constat de Philippe Aigrain sur cette notion de supermarché mondial n’est donc pas particulièrement optimiste. Ces questions de dérives politiques sont toujours visibles aujourd’hui. Nous publions une revue du web, dimanche dernier, à propos de l’accord entre Google et la presse française, bel exemple du conflit persistant dans la commercialisation des services et des problématiques d’indexation de l’information.

Internet peut-il casser des briques ? Un ouvrage dirigé par Philippe Aigrain et Daniel Kaplan.

Internet peut-il casser des briques ? Un ouvrage dirigé par Philippe Aigrain et Daniel Kaplan.

Il y a deux approches qui existent de la part des gouvernements et des législateurs : celle dominante est une approche d’attentisme. On ne se donne pas les moyens de rendre l’équité d’internet. La France se retrouve aujourd’hui à avoir l’un des internet fixe les moins cher du monde à qualité égale. Ça s’est fait parce qu’on n’a pas écouté les braillements des opérateurs. Mais il semble qu’au lieu que la crise économique fasse qu’il faille absolument crée un nouveau modèle et regarder vers le futur, elle les conduit plutôt à des attitudes protectrices d’acteurs du passé.

Le cofondateur de la Quadrature ne manquera pas de rappeler que des pays comme la Slovénie, les Pays-Bas ou le Chili « ont choisi de faire autrement », en annonçant dernièrement la neutralité de net comme obligation légale. Mais à l’échelon européen, les polémiques s’entassent rapidement tandis que les lobbys redoublent d’influence. Au cœur de l’actualité, l’annonce de Neelies Kroes, d’une ouverture aux offres différenciées d’abonnement internet. « Ça c’est pire que tout, confirme Philippe Aigrain. Il y a des acteurs de mauvaise foi qui peuvent imaginer le business modèle des prix différenciés qui consisteraient à ralentir l’offre de base pour pouvoir vendre les autres. »

Si on a connu le développement extraordinaire de l’usage du net, c’est tout simplement grâce à l’internet illimité à prix non-différencié.

Pourtant, l’une des grandes décisions phares de la Commission Européenne avait été de sanctionner l’irrespect de Microsoft sur les questions de concurrence. « On sait que l’internet peut monter jusqu’au politique, confirme Philippe Aigrain. Mais peut-il l’influencer durablement ? »

En embusc@de : devant le nombre extraordinaire de sujets abordés et d’arguments avancés, nous avons pris la décision de décliner notre article en deux parties, afin de proposer un contenu (déjà réduit de manière épique) lisible, compréhensible et le plus léger possible. Ces articles ont été réalisés à partir de la conférence elle-même, et de l’interview que Philippe Aigrain nous a accordé à la fin de celle-ci, en coopération avec Radio Campus Rennes. 

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2 Réponses »

  1. When choosing the colours for you office, there are a few basic points to consider. kedecbegeekb

Rétroliens

  1. Le marché de la musique est-il en crise de curiosité ? | L'embusc@de

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