Webzine rennais – Cultures numériques

Philippe Aigrain (#2) : « La culture numérique, c’est la culture tout court »

Indissociable des problématiques liées aux droits des auteurs, l’économie du numérique remet tout le milieu du web en question. Elle refonde entièrement la manière dont les mondes politique et commercial abordent leurs usagers, les phénomènes de partage et de piratage. Au centre du débat, la notion même de culture, dans toute sa complexité, dans ses origines les plus profondes, est amenée à être repensée et subit de plus en plus intensivement les agissements des acteurs monopolistiques de l’internet 2.0. La position de Philippe Aigrain n’est pas en reste. Les réflexions du cofondateur de la Quadrature du Net montrent bien une dégradation de la culture et amènent à penser que le citoyen est peu à peu éloigné du web.

De la même manière que Philippe Aigrain avait expliqué les relations entre partage et citoyen, fondement de l’essor du web dans ces notions de partages et de pratiques non-marchandes qui ont attisé l’intérêt des grands groupes économiques, le cofondateur de la Quadrature du net n’a pas oublié de rappeler que le web est devenu un espace d’identité pour tout un chacun : « L’école, c’est un lieu où l’on m’impose des normes. Je suis obligé de m’y confirmer. Internet c’est l’espace où je construis ma propre identité », expliquait-t-il en citant un lycéen lors d’une récente rencontre à Nantes.

Communiquer des choses à propos de soi sur internet, c’est un acte constitutif d’une nouvelle forme d’identité.

Quoi qu’on puisse en dire, cette identification est tacitement liée à nos apports culturels qui, d’une manière ou d’une autre, ont toujours permis aux individus et aux sociétés de construire, à travers de nombreux repères philosophiques et références historiques, littéraires, musicales, audiovisuelles, numériques, leur identité propre.

La culture numérique, c’est la culture tout court. La collection c’est l’identité d’un individu. Avec le développement des livres numériques, la collection n’existe plus. On peut vous les supprimer à distance.

Le rapport aux suppressions d’Amazon notamment, des nombreuses oeuvres de ses Kindle, ou encore aux pratiques dangereuses du streaming qui empêchent la conservation des biens pour leur seule consommation est fait. « Entrer en possession et en faire ce que l’on veut, pour certains c’est la première étape de la capacitation humaine de la culture », précise Philippe Aigrain, amenant logiquement au rouage essentiel de la diffusion du web : le partage et la copie.

Le partage des biens culturels au centre des pratiques du net.

La Quadrature du Net

La Quadrature du Net

Le cofondateur de la Quadrature touchait alors le fond du problème : l’entrée en possession d’une oeuvre culturelle, sa copie ou son partage, toujours dans le domaine du privé. « Un exemplaire physique d’un livre imprimé a en moyenne deux lecteurs. C’est un immense piratage ! C’est là qu’on voit l’absurdité de décrire comme piratage le partage d’un bien entre deux personnes », explique-t-il. Philippe Aigrain décrit bien une appropriation du bien, essentielle à la construction identitaire de l’individu. « Il peut tout tout simplement la lire et la relire avec les dispositifs et les conditions de son choix, rappelle-t-il. Mais ça peut être aussi en copier les morceaux de son choix.

Ces choses là elles sont dans toute l’histoire culturelle de nos civilisations. Au moment de l’invention de l’imprimerie, le thème de la surcharge d’information a été extrêmement vif. Les gens ont dit : il y a tellement de livres imprimés, on est noyé dans un océan de savoir, on ne sait plus quoi en faire. Qu’est-ce qu’ils ont fait ? Au lieu de dire, comme aujourd’hui : Wikipédia  et internet c’est mal, ils ont construit des outils pour arriver à les manipuler.

L’exemple de l’Essai sur l’entendement humain de John Locke pris par Philippe Aigrain est révélateur des nouvelles pratiques de l’époque : « les gens copiaient les citations des ouvrages dans des carnets de notes. Un auteur qui écrivait un livre, il allait avoir un carnet associé à la production de son livre. John Locke a publié son carnet de note. Il avait innové dans l’indexation, il était fier de cette méthode. » Cette capacité d’innovation et de création de nouveaux outils est symptomatique des avancées historiques de nos sociétés et de nos civilisations. Les grands acteurs du numérique l’élèvent toujours plus haut tandis que le net n’a probablement jamais autant crée qu’auparavant.

Les propositions pour une refonte complète de l'économie numérique sont à retrouver ici : http://www.laquadrature.net/fr/propositions

Les propositions pour une refonte complète de l’économie numérique sont à retrouver ici : http://www.laquadrature.net/fr/propositions (L’Embusc@de)

Du consensus culturel aux pirates de l’ère 2.0.

Les dernières mises en oeuvre politiques montrent pourtant une véritable chasse aux sorcières. Avec la création d’Hadopi et les tentatives d’application de traités tels qu’ACTA, SOPA-PIPA et prochainement CETA et FAFTA, l’utilisation du terme de pirate ferait pâlir de jalousie les marins du XVIIe siècle. « La position de la Quadrature du Net, ça a été de parler de partage, partage, partage. Le moment-clé a été le moment où François Hollande a dit durant la campagne : « si je suis élu, il n’y aura pas de légalisation du partage non-marchand, se remémore Philippe Aigrain, le sourire au lèvre. Le jour où vos adversaires emploient vos termes, ce sont les grandes victoires qui font progresser les idées. » Plus sérieusement, « il y aussi les lois qui doivent progresser », rappelle-t-il.

Révélant souvent un environnement numérique bien sombre et en proie aux agissements destructeurs d’une partie de la classe politique et d’acteurs économiques, Philippe Aigrain ne manque pas d’affirmer pour autant que des pratiques de rationnalisation du partage de contenu sont très largement en vogue et s’opposent radicalement à l’idée reçue d’un abrutissement des usagers par la masse d’informations et d’objets disponibles sur la toile.

Comme on stigmatise tout ça comme étant de la piraterie, ou du piratage, on empêche la maturation de ces pratiques, on les pousse à des régimes de rapidité qui favorisent l’accès aux contenus les plus demandés à un moment donné plutôt que d’accumuler dans la durée les contenus intéressants.

La législation problématique du droit d’auteur.

La question du soutien de la créativité grandissante avec l’expansion du numérique va de paire avec une réforme en profondeur des droits des auteurs. Le nombre de productions aurait été largement augmentée par le tout-numérique : 20 à 25% de la population de l’Union Européenne aurait produit des contenus dans différents médias, les rendant alors accessible à tous, selon Philippe Aigrain. « Un dixième sont des contributeurs investis, qui essayent de progresser. Des droits d’auteur, en France, il y en a environ 200 000 qui les touchent sur le million de producteurs. »

Le droit d’auteur n’est pas une fin en soit. Dès qu’une œuvre d’un auteur est dans les mains du public, elle ne lui appartient plus. D’autant qu’ils ne contribuent jamais à plus de 25% des ressources des auteurs. Le défi, aujourd’hui, ce n’est pas de faire persister le monopole des grands industriels. Pour cela, il suffit de ne rien faire.

A côté de ça, il y a un autre phénomène beaucoup plus discret qui est la multiplication énorme d’un nombre de titres édités et le passage à des circuits de vente de plus en plus informels qui font qu’il y a un tissu diffus de créatifs qui arrivent à avoir quand même des revenus, même limités. C’est une situation intenable, de fossé de deux univers très différents.

Le droit d’auteur, c’est « le bétonnage des positions monopolistiques », confirme Philippe Aigrain.

On a besoin de politiques publiques qui vont au delà du financement. On va capter de l’impôt des méchants américains mais pas sur Deezer, une filiale d’Orange, qui est aussi gentille que les méchants américains.

De la centralisation des données aux profits liées au domaine culturel, la question de la monopolisation du web par des grands groupes économiques parait essentielle dans la survie d’une créativité plurielle, diversifiée et à visage humain. Le récent scandale de la BNF n’en est à la fois qu’un parmi tant d’autres et un exemple révélateur des problématiques du droit d’auteur : l’accord contracté avec des acteurs privés pour numériser une grande partie des ouvrages de la BNF comporte, en effet, des clauses d’exclusivité qui font glisser le domaine public vers le privé. Les œuvres numérisées à la BNF seront ensuite revendues sous forme de package de scan aux bibliothèques et médiathèques françaises.

Philippe Aigrain, à gauche, a abondamment expliqué les problématiques liées au droit d'auteur et au partage.

Philippe Aigrain, à gauche, a abondamment expliqué les problématiques liées au droit d’auteur et au partage (L’Embusc@de).

« Une des raisons qui me font penser que ça va bouger, relativise Philippe Aigrain, c’est que les entreprises ont tellement rétréci leurs offres qu’aujourd’hui, ils ne peuvent plus rien rétrécir. Ils dépensent des sommes de plus en plus folles pour la promotion, la concentration extrême des réseaux de distribution. Ils ont tellement resserré qu’ils vont devoir gérer un ghetto doré. »
Les tentatives de réforme ne semblent pourtant pas adaptées à la nécessité de revoir en profondeur les systèmes économiques liées au numérique.

Plutôt que de se réformer, les industries culturelles demandent encore du rafistolage pour continuer la même chose et en particulier continuer à faire la guerre à son public. Ce qui est, d’ailleurs, un très drôle d’acte commercial.

La conférence, habilement menée par Philippe Aigrain et par Arnaud Wassmer mercredi dernier, aux Champs Libres à l’occasion du Jardin Numérique, a quant à elle su répondre aux attentes du public. Si le constat du cofondateur de la Quadrature du Net n’a rien de joyeux, l’association de défense des libertés et des droits fondamentaux des citoyens sur le net ne manque pas de solutions. Ces solutions, telle que la licence globale soutenue par la Quadrature, nous n’en avons pas fait mot. Effectivement, la conférence menée par Philippe Aigrain ne nous a pas permis d’engranger assez d’informations à ce sujet, à la vue de la complexité des réformes possibles. Pourtant, elles existent bien (vous pouvez les retrouver en intégralité sur le site de la Quadrature du Net) et seront à défendre corps et âmes à l’avenir.

En embusc@de : devant le nombre extraordinaire de sujets abordés et d’arguments avancés, nous avons pris la décision de décliner notre article en deux parties, afin de proposer un contenu (déjà réduit de manière épique) lisible, compréhensible et le plus léger possible. Ces articles ont été réalisés à partir de la conférence elle-même, et de l’interview que Philippe Aigrain nous a accordé à la fin de celle-ci, en coopération avec Radio Campus Rennes.

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