Webzine rennais – Cultures numériques

Embusc@dé’ (#3) – Attention c’est slow !

« Il y a encore vingt ans, les journalistes du Monde avaient pour ordre de vérifier les dépêches de l’Agence France Presse. Aujourd’hui, un twitt suffit à rendre public une information. » Philippe Bouvier, médiateur de Radio France, peut-être plus connu comme fondateur des Assises du Journalisme, avait lâché cette perle, bien fidèle d’une ère nouvelle, lors de la quatrième édition des Assises, à Strasbourg. Du slow journalisme. Des slow médias. Un clic vers Facebook, histoire de vérifier qu’un de mes « like » favoris ne partage pas une info locale croustillante, un autre sur twitter, au cas où l’un des journalistes de Médiapart que je suis n’en jette pas un morceau de plus sur l’affaire Cahuzac et puis, à la limite, on checkera le fil d’info du Monde pour savoir ce qu’il se passe en Syrie ou au Vatican. Pardon, vous avez dit slow quoi ? Journalisme ? La blague.

image-31Pas tant que ça. Ces dernières années, le métier a connu une évolution radicale avec l’apogée du web. Pas étonnant de constater que Ouest-France s’est tourné vers le web par soucis de concurrence et de rapidité (une petite exclusivité du dossier qu’on publiera très prochainement). Multitudes de sites, de blogs, de supports : l’info court, file, vole, fuse. Comme ses confrères (en crise), le premier quotidien de France est bien obligé de tout couvrir, de tout informer. Bref, le web-journalisme 2.0, c’est du 200% concentré d’information à la vitesse de la lumière. La consigne ? Ne rien manquer. Sans remettre en question l’intégrité et le professionnalisme des journalistes, certains se sont demandés si la qualité du travail, de l’info et de la mission des médias n’en serait pas meilleure si l’on ralentissait sa production, comme sa consommation.

C’est Sabine Torres, la rédac’ chef du DijOnscOpe (que nous contactions pour un article futur), qui nous parlait la première de Rebecca Blood, une philosophe gothique dont le blog est bien connu sur la toile et dont un papier à ce sujet semble avoir fait son buzz.

Le SlowWeb serait comme un livre, conservant beaucoup des éléments du FastWeb, mais sans hâte, réexaminés avec du recul.

La recherche ne serait plus limitée aux réponses immédiates. Les conclusions seraient volontairement différées à une bonne maîtrise du sujet. Les auteurs pouraient prendre le temps de rêve nécessaire. Une idée nouvelle ne devrait plus se produire en temps réel.

J’aime le FastWeb, et je mesure son énorme potentiel. Mais peu importe si un auteur est informé, intelligent ou talentueux, une idée qui a été tournée et retournée, à plusieurs reprises, est tout simplement différente de celle qui est formée en quelques heures, même fondée sur les meilleures données disponibles.

Bloggeuse, mais la tête sur les épaules, faut-il croire, quant à toutes les avancées possibles et inimaginables du net 2.0. Quelques mois plus tôt pourtant, en janvier 2010, trois allemands publient un Manifeste SlowMedia. Benedikt Köhler, Sabria David et Jörg Blumtritt sont très vites repris par Owni qui en fait la traduction en août, avec son lot de révélations logiques comme bonsoir. Quatorze points à dévorer.

Le concept de lenteur « slow », à prendre comme dans « slow food » et non en tant que « décélération », en sera une clé importante. Tout comme le «slow food », les slow médias n’ont rien à voir avec la consommation rapide, ils sont du côté du choix réfléchi des ingrédients et de la préparation concentrée. Les slow médias sont accueillants et chaleureux. Ils partagent volontiers.

« Les slow medias ne peuvent être consommés de manière distraite, ils provoquent au contraire la concentration de l’usager. Tout comme pour la production d’un bon repas, qui demande une pleine attention de tous les sens par le cuisinier et ses invités, les slow media ne peuvent se consommer avec plaisir que dans la concentration. » Telle est l’une des nombreuses recettes avancée par les Allemands. L’une des plus alléchante, d’ailleurs.

Dans la pratique : entre tentatives et difficultés

Dans la pratique, nul besoin d’aller à l’autre bout de la planète. A Rennes par exemple, le Mensuel s’en réclame de ce slow journalisme, tout comme le DijOnscOpe, ou encore Megalopolis. Revenir à des fondamentaux : l’enquête, le grand reportage, les portraits. Un brin d’investigation à l’heure du twitt offensif et de l’info de dernière minute, chaude, bouillante, exceptionnelle, attirante dans l’émotion dégagée.

« C’est un peu la vision romantique du métier. Mais on ne se voyait pas passer notre vie derrière un ordinateur à reprendre des dépêches », explique Jérôme Lefilliâtre, rédacteur en chef du trimestriel francilien Megalopolis au blog de l’ASJ de Tours.

Nous avons décidé de créer notre magazine pour être libre d’exercer le métier que nous rêvions de faire. Nous voulions réaliser un magazine qui s’inscrit contre la tendance grandissante à faire des formats courts et du journalisme dans l’urgence.

Quel journaliste digne de ce nom n’acquiescerait pas à ce constat ? Probablement peu. Pourtant, Erwann Gaucher, spécialiste média dont le blog est régulièrement alimenté des dernières nouvelles du milieu et de réflexions journalistiques, ose poser la question : « le slow journalisme, un conseil de riches ? » Dans son billet intitulé Eloge de la lenteur journalistique, ou fracture journalistique ?il rappelle que le slow journalisme « concerne surtout quelques privilégiés », ceux-la mêmes qui ont, à un moment ou à un autre, pris ce train de l’hyper-rapidité journalistique avant de se remettre en question.

Le danger le plus important qui guette beaucoup de journaux est moins une pratique trop rapide, trop poussée des nouveaux outils de l’info en temps réel, qu’une déconnexion et un fossé entre journalistes et consommateurs d’infos.

Le slow journalisme se cherche encore. Et avec lui, il est en quête de formats adéquats et de supports opérationnels stables, qu’ils soient matériels ou économiques. Pourtant, la question mériterait d’être étudiée. Pour le moment, c’est slow. Ou pas.

En embusc@de : allez, on lâche l’excellent reportage sur le sujet réalisé par le blog-atelier de l’ASJ de Tours, il y a presque tout de dit dedans. 

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