Webzine rennais – Cultures numériques

Après Dijon et Besançon, la presse indépendante d’information en ligne pourrait s’implanter en Bretagne

Rennes 1720 fait sa mue. Julien Joly a annoncé le 11 février la fermeture temporaire du site dans un texte sincère et humble, réaliste sur la situation de la petite équipe du média associatif rennais tout en posant un regard critique sur la presse d’aujourd’hui. L’occasion pour nous de revenir sur ces nouveaux supports médiatiques qui pointent doucement le bout de leur nez dans nos régions : les pure-player locaux. Le DijOnscOpe en première ligne dans la Côte d’Or, suivi de près par Factuel Info. Aujourd’hui payants, indépendants, ancrés dans leur région, ces deux médias veulent tabler sur une indépendance économique totale, et donc éditoriale. Retour avec Julien Joly et Sabine Torres sur un format innovant qui remet aussi le journalisme à sa place.

On s’était assez bien habitué à payer pour du contenu web avec Mediapart et @rrêt sur Images. Un abonnement pas si élevé que ça (9 euros pour le premier, 3,5 pour le second), une forte valeur ajoutée journalistique et un espace participatif essentiel. En Côte d’Or et en Franche-Comté, le modèle a été exporté par deux petites rédactions de journalistes pour ancrer définitivement l’information régionale dans le tout-web. Si pour Sabine Torres, fondatrice et rédactrice en chef du DijOnscOpe, « le papier, l’internet, la radio, l’audiovisuelle, ce n’est pas une stratégie, c’est une déclinaison opérationnelle », il ressurgit de son discours un retour à des valeurs essentielles de la profession : « Les journalistes ont des contraintes notées dans la charte éditoriale : on s’interdit les déjeuners de presse, les cadeaux de presse. »

Quelque chose qui est unique chez nous, c’est la charte de l’éditeur. Elle régie les contraintes de l’employeur du patron de presse, les contraintes des journalistes vis à vis de nos lecteurs. Je m’interdis par exemple de faire des actions de communication, je pense que c’est ce qui tue la profession.

Le documentaire Les nouveaux chiens de garde les mettait particulièrement bien en avant, ces ménages qui permettent à une partie des journalistes d’arrondir leur fin de mois. A l’image de Christine Ockrent qui vantait chez Laurent Ruckier, samedi dernier, la banalisation de ces pratiques largement contraires à l’éthique professionnelle. Critique, Sabine Torres met pourtant en avant des valeurs socles de la profession, des valeurs issues du Conseil National de la Résistance, de la Charte de Munich. Les valeurs d’un journalisme indépendant que l’actualité médiatique quotidienne et nationale parait parfois oublier. « L’être humain aime faire pression sur les autres, en rappelant qu’un très grand nombre de médias sont soumis aux annonceurs et aux patrons de presse. Mais on est tous dotés du libre arbitre, ceux qui vous disent le contraire sont de mauvaise foi. »

« Le web, c’est un bel arbre. »

Julien Joly, à qui nous laissions la parole dans notre précédent papier, y tenait également : peu importe le support et la façon de traiter l’information, sur le web ou ailleurs, il s’agit toujours de journalisme. « C’est aussi une question de stratégie, avance logiquement la journaliste dijonnaise. Nous on est à peine dix, on a le groupe Ebra en face de nous, on ne fait pas le poids en terme de moyens. La seule chose qu’on peut faire au quotidien, c’est notre valeur ajoutée, notre ligne éditoriale. » Argument symptomatique d’une concurrence largement dominante bien connue en Bretagne.

Nos articles sont des articles de fonds. On ne traite pas de l’hyper-local comme on traite un article de fond dans le régional. Il n’y a pas de petits sujets, il n’y a que des petits angles.

Les théories du slow-journalisme reviennent là aussi dans les propos de Sabine Torres. « Les adeptes du slow-journalisme ont été impulsés par une philosophe gothique, Rebecca Blood, qui théorisait dans un billet de blog le slow web », nous fait-elle découvrir. En vogue depuis ces deux années, les slow-médias se développent à leur façon et positionnent autrement la rapidité dans le web. Une manière de créer de la valeur sur le web, nous rappelait également Nicolas Legendre, le rédacteur en chef du Mensuel de Rennes.

Un article papier c’est un tronc d’arbre. Sur le web, le même tronc, grâce au lien hypertexte, au multimédia, le feuillage de ton arbre se densifie. Le web c’est un bel arbre. Je ne pourrais jamais revenir au papier, j’aurais l’impression d’être amputé.

Au ton de sa voix, le journaliste y croit dur comme fer.

Un modèle économique à confirmer.

Le Factuel Info avait eu la bonne idée de construire d’office un modèle « mediapartien », tourné vers des abonnements mensuels pour les articles professionnels et un espace participatif ouvert aux abonnés et accessible à tous les internautes. Le DijOnscOpe, lancé en 2009, était à l’origine totalement gratuit. Et puis, en septembre 2011, Sabine Torres a radicalement changé de position. Un déclic.

J’étais en coloc à Bordeaux. Un interlocuteur m’a demandé ce qui était le plus triste dans notre métier. Je lui ai répondu que tous les matins, on se levait pour vendre autre chose que l’information que mes journalistes traitaient.

Constat presque dramatique. Dès lors, le DijOnscOpe a amorcé le virage du contenu payant en ligne. « On se tirait une balle dans le pied, insiste la journaliste. Ce qui est gratuit n’a pas de valeur. Il faut avoir les reins solides, cède-t-elle, mais c’est un modèle. Si on considère qu’il faut trois ans pour rentabiliser le site, on a atteint un tiers du chemin. » Logiquement opposée aux privilèges du privé, la fondatrice du DijOnscOpe s’est aussi positionné sur la dangerosité du modèle publique et de ses aides directe, rédigeant notamment la première partie du manifeste pour un nouvel écosystème de la presse numérique du SPIIL (Syndicat de la Presse Indépendante d’Information en Ligne) dont le pure-player est membre.

 En Bretagne, un projet a été lancé.

L’idée de rencontrer des interlocuteurs à même de participer à une discussion autour du format tout-numérique était apparue dès la création de ce blog. Julien Joly, lui, nous avait pris de court en nous annonçant la création prochaine d’un pure-player breton. Alors que nous le rencontrions pour terminer notre dossier sur le web dans la presse rennaise, il nous annonçait, quatre jours avant la fermeture du site, que Rennes 1720 allait s’impliquer dans ce projet. A bien recouper les interviews du journaliste rennais et de Sabine Torres, les rapprochements sont évidents, sur le format comme sur l’oeil critique vis à vis des médias. De manière plutôt virulente d’ailleurs, rappelant que « les journalistes ne sont pas dans une tour d’ivoire », que ce ne sont pas des « supers héros » et que ce ne sont pas « des gens qui savent tout ».

Pour le rédacteur en chef de Rennes 1720, l’idée d’un pure-player breton est tout à fait pertinente.

Aujourd’hui, de l’information régionale institutionnelle, on peut l’avoir gratuitement un peu partout et sur plusieurs supports. Les lecteurs ne sont pas prêts à payer pour quelque chose qu’ils peuvent avoir gratuitement. En revanche je pense qu’ils sont prêt à s’investir dans un média dans lequel ils se reconnaissent, un média qui leur propose de l’information de qualité et de l’information exclusive et vérifiée avec une patte un peu spéciale, comme on peut le voir sur Mediapart, par exemple.

D’autant que pour Julien Joly : « Il y a d’autant plus la place en Bretagne avec des médias ancrés dans une entité culturelle, dans le régional qui parleront de sujets qui concernent les gens de cette région et qui en parleront de manière différente des journaux auxquels ils étaient habitués jusqu’ici. » Le jeune journaliste nous l’a confirmé. Si tout se passe comme prévu, la Bretagne accueillera prochainement un pure-player payant et on l’espère, indépendant.

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