Webzine rennais – Cultures numériques

Les pure-player locaux en question : entre galère et persévérance

Premier lundi du mois, le Club de la Presse propose comme à son habitude une conférence thématique aux initiés. La timeline twitter m’alertait à une demi-heure du rendez-vous fatal de la thématique de la chose : les pure-player locaux, RennesTV, Rennes 1720 et 7Seizh à l’œuvre. Impossible de manquer le coche. Pas de grandes citations, pas de grandes révolutions pour autant, mais un point de vue : si les trois médias n’ont pas les salaires d’Apathie et consorts, ils ne renoncent pas. Chacun à leur manière, au fil de leurs aventures, ils construisent le paysage médiatique rennais et breton sur la toile. Et demain ? Demain, personne ne compte baisser les bras. Au contraire.

Présentation et animation par Benjamin Keltz. Tout un symbole pour l’ancien pensionnaire de Rennes Infhonet. Lancé en 2007, le site avait fait un carton avec près de 10 000 milles visites chaque jour, avant de sombrer, au bout d’un et demi de parcours. En avance sur son temps, probablement. Benjamin Keltz le concède, amusé par ce parallèle si peu inattendu. A l’époque, la démesure de Facebook n’était encore qu’envisageable, Twitter n’existait pas, bref, Rennes Infhonet : un iceberg dans le grand océan de la presse encore traditionnelle.

A ses côtés, Gaspard Glanz, cofondateur de RennesTV, à l’usure sur le web depuis décembre 2011. Un jeune homme qu’on aura croisé quelques fois déjà depuis le début de l’année, la caméra à la main, entre galères et motivation. RennesTV, c’est désormais 200 000 visites uniques chaque mois, 50 000 consultations de vidéos. Rien que ça, pour les 18-35 ans de l’hyper-local rennais. Une ville unique, décrit Gaspard Glanz, une ville jeune qui avait besoin d’être représentée.

Julien Joly, qu’on ne présentera plus ici. Le caractère associatif et bénévole de Rennes 1720 aura fait soulever quelques heurts dans l’audience. Rien de méchant. Et puis, finalement, il a bien fallu rentrer dans le dur. Et le dur, pour l’ancien responsable du laboratoire médiatique et participatif rennais, a enfin un nom : Ar Kannad, future pierre angulaire de la presse écrite sur le web en Bretagne.

Enfin, 7seizh, dont j’ignorai jusqu’à aujourd’hui l’existence (ça arrive) était représenté par Fabien Lécuyer. Et si ça ne vous dit rien à vous non plus, il suffira de rappeler la dernière exclu sur la censure de la Une de Ouest-France il y a peu sur un sondage qui pointait du doigt l’intérêt des Bretons pour l’indépendance de la région pour remédier à cette lacune. « Partout où il y a un Breton, il y a une activité », lâchait Fabien Lécuyer, fier de décrire son média associatif et bénévole lui aussi comme nationaliste, « parce que c’est le positionnement des Bretons ». Directeur d’une école primaire, plus âgé que ses deux confrères, le représentant de 7seizh assure ses 5 000 visites chaque jour, fluctuantes, au grès des informations. Du nationalisme, un média pour les « peuples en lutte, les peuple sans nation », de la Galicie aux Kurdes, en passant par les Corses, les Occitans, les Basques, les Guadeloupéens.

Au thon et au riz : un modèle économique en construction.

Un modèle d’entreprise, deux associatifs : pour les trois participants, la formule a ses avantages et ses inconvénients. On ne reviendra que dans les grandes lignes de Rennes 1720, nous en avions réalisé un article plus détaillé il y a deux semaines : associatif, bénévole, Rennes 1720 vivait des dons, des subventions du ministère de la Culture et de l’investissement de ses concepteurs. La rentabilité ? Pas d’actualité. Ça a fait bondir, un peu, soit. Mais jusqu’alors, le média rennais n’avait jamais été qu’un test, un laboratoire comme aime le décrire Julien Joly, pour expertiser l’open-data dans l’hyper-local, le participatif, l’infographie. Avec réussite.

Point commun évident avec 7seizh : les journalistes ont tous un boulot à côté. Pour survivre en attendant. Ou parce que, pour Fabien Lécuyer, l’engagement est venu après. Le Breton est fier d’assurer qu’il ne touche aucune subvention, expliquant qu’il aurait été compliqué de s’attaquer à la Région, au Département, au traitement des langues bretonnes s’ils le finançaient. Une logique que les magnats des grands médias se passent le plus souvent d’appliquer, par ailleurs.

Ils se rejoindront tous sur la question. Mais pour RennesTV, la rentabilité est en ligne de mire. Et les rentrées d’argent, nécessaires. A l’image de Rennes 1720, les pure-player vidéo a refusé les subventions et vit de la pub et des productions réalisées en marge, tout en maintenant une frontière imperméable entre le traitement médiatique et les contrats signés, qui leur permettent de se financer à hauteur de 60%. Et encore, il leur a fallu avancer  plusieurs milliers d’euros au lancement du projet, vivre en dessous du smic assure le journaliste. Quitte à manger du riz et du thon pendant quelques mois. La phrase a fait sourire, elle révèle les conditions difficiles de l’innovation en France. Entre la paperasse et les heures de préparation en amont.

Un numérique sauveur, une innovation en crise.

Le constat est double : d’une part, lancé un média papier relèverait aujourd’hui de l’impossible. Entre concurrence insupportable et couts insurmontables, le papier : c’était hier. De l’autre côté, l’innovation a du plomb dans l’aile en France. Gaspard Glanz le concède facilement : il leur a fallu prendre un poste entier pour régler les problèmes dadministratifs, et un commercial pour trouver des fonds.

Et puis la presse numérique a du plomb dans l’aile. Le constat est affligeant et reste pourtant cantonné au petit monde (en large expansion) de la presse en ligne : aujourd’hui, tout est fait pour aider la presse papier à se tourner vers le numérique. Avec les conséquences qu’on lui connait : recherche toujours plus exigeante de la rapidité, premières rédactions web aux conditions exécrables et recherche d’une rentabilité toujours utopique, le Graal du Graal que le papier, en crise, pensait trouver sur la toile (à tort). Le journaliste de RennesTV le demande : comment atteindre le seuil de rentabilité quand la TVA pour la presse en ligne atteint les 19,6%, tandis que le papier reste cantonné au 2% ? Ou quand les taxes sur le paiement en ligne peuvent atteindre les 30% ?

Le débat se recentrait alors autour du payant. D’autant que Julien Joly annonçait le lancement en mai d’Ar Kannad, dont il sera cette fois « simple rédacteur », un pure-player d’investigation, de reportage et d’open-data régional et payant, à la manière d’un Médiapart local qu’on connait déjà au DijOnscOpe et au Factuel Info. Avec des abonnements, pour solidifier une indépendance mise en berne, soit par des subventions publiques comme privées, soit par le manque à gagner du refus de les toucher.

Politique et journalisme : des opinions à assumer.

La question a évidemment été posée : entre un 7seizh revendiquant le courant nationaliste breton et la réputation d’extrême-gauche de RennesTV que certains ont voulu lui imposer, le journaliste doit-il être neutre ? Gaspard Glanz est tranchant : non. « Il ne doit pas être militant », précise-t-il. Construire sa propre opinion, apporter des clés de compréhension et faire jouer le pluralisme. Par ce moyen seulement les lecteurs parviendront à construire, de leur propre côté, une opinion digne de ce nom.

Quant à Fabien Lécuyer la démarche découle du constat que les Bretons sont intéressés aux questions du nationalisme et qu’à l’heure du net, il préfère assumer ce penchant plutôt que de tenter de le cacher, alors que tout est rapidement et facilement accessible. D’autant que le membre de 7seizh ne se dit pas politique, mais touchant à ces questions-là, comme compétent pour les traiter.

Du côté de Rennes1720, le penchant politique a été débattu en interne, assure Julien Joly. L’espace participatif du média a semblé résoudre le problème puisque les lecteurs pouvaient s’octroyer leur propre droit de réponse dans les commentaires, sinon dans des articles proposés à la rédaction. De quoi continuer le débat, en somme.

Chacun de leur côté, ils peinent à en vivre. Quand ils n’en vivent pas du tout. Pourtant, avec une ou deux années de recul, le constat n’est pas si affligeant que ça : RennesTV, Rennes1720 et 7seizh ont réussi à faire leur trou comme à séduire un public. En tâtonnant, en testant et exploitant chaque minute de chaque heure de la journée pour avancer. Affaires à suivre.

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