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Embusc@dé (#4) – Comment Google a fait sa comm’ au Forum Libé

Parti pris. Presse écrite : faut-il tourner la page. Le débat, organisé par le Forum Libération à Rennes les 29 et 30 mars, sur la presse écrite, a attiré du monde. Presse écrite, faut-il tourner la page, c’était plus qu’un programme qui était promis mais une véritable révolution que les médias, les entrepreneurs et les lecteurs vivent un peu plus chaque jour. Une révolution d’autant plus d’actualité que Libération, organisateur du forum, est aussi les deux pieds dedans. Presse écrite, faut-il tourner la page. La page du papier, d’abord. La page d’un modèle économique donc, aussi vieux qu’on veut bien s’en souvenir. La page des lecteurs réguliers des cafés parisiens.

Et puis, il y a la page de la dépendance, forcément : à la publicité, à la communication politique, implicitement, aux anciennes formules d’écritures, aux anciens modèles de parution. Soit, une heure et demi d’ébats ne pouvaient permettre d’aborder tous les sujets auxquels sont confrontés les journalistes dans les rédactions et les lecteurs dans les kiosques (ou, plutôt, devant leur ordinateur, tablette et smartphone).

Mais en invitant Carlo d’Asaro Biondo, président de Google pour l’Europe du Sud et de l’Est, le Moyen-Orient et l’Afrique, n’avait-on pas prévu de clore le débat avant même qu’il ne commence ? On aurait aimé croire que non. On aurait aimé voir l’un des grands pontes de Google se lever pour défendre son modèle économique, un modèle essentiellement assis sur la gratuité et la publicité, contre les essoufflés d’une vieille presse traditionnelle, contre la jeune génération bien aux faits des défis qui l’attendent dans la profession. L’essence même du débat, en somme.

Un débat qui n’en était pas un.

Le problème aura été qu’aux côtés de M. d’Asaro Biondo se sont assis Olivier Bonsart, président de 20 Minutes, dont on ne présente plus le modèle économique et le très passionnant et encore inconnu du grand public Adrien Bosc, fondateur et directeur de la revue Feuilleton, jeune et talentueux représentant du journalisme littéraire et romantique et du grand reportage. Ou comment redistribuer les cartes inversement proportionnelles aux icônes de la profession qui auraient envie de défendre leur quignon de pain – et qui l’ont défendu durant plusieurs mois dans les négociations de l’accord « historique » signé entre Google, l’Etat et l’IPG – et à la jeunesse adepte de l’innovation journalistique et bien aux faits des errances des magnats du numérique sur la toile, Google en première ligne.

Eh bien non. Qu’on se le dise, en France, ce sont les jeunes qui défendent l’exception journalistique du passé, à raison. Et les anciens qui se convertissent aux médias de masse, à raison toujours, puisque dans l’ère du temps. Mais de méli-mélo paradoxal, la place est belle à ceux qui profitent d’une rareté professionnelle, Feuilleton, dont les publications ne viendront malheureusement jamais embêter les géants du net, et d’une génération qui n’a plus tellement d’autres choix que de s’adapter pour survivre. Et Carlo d’Asaro Biondo de s’épanouir en coulant une brasse agile dans les eaux claires de la mondialisation.

A défaut de ne pas apprendre grand chose, sinon de confirmer des tendances et d’informer le public que maintenant, ce sera comme ça, on aura eu droit au lot habituel de partis pris qui, s’ils ne sont pas complètement erronés, ne sont pas l’unique porte-voix de la profession.

Adrien Bosc (à gauche), fondateur de la revue Feuilleton, Carlo d'Asaro Biondo, président de Google, Olivier Bonsart, président de 20 Minutes et Sylvain Bourmeau, journaliste de Libération et animateur du débat sur la presse écrite.

Adrien Bosc (à gauche), fondateur de la revue Feuilleton, Carlo d’Asaro Biondo, président de Google, Olivier Bonsart, président de 20 Minutes et Sylvain Bourmeau, journaliste de Libération et animateur du débat sur la presse écrite (photo liberation.fr)

« Pas d’audience, pas de clients. »

Voilà l’atmosphère générale : commerciale. Le lectorat de masse est un marché, une clientèle à conquérir. Cette phrase que l’on doit à M. d’Asaro Biondo n’est pas tellement originale. D’ailleurs, le groupe de Mountain View n’a jamais caché qu’il n’était pas là pour faire acte de charité. « La presse a dit : « on réussit à générer de l’audience et Google, vous y contribuez. » », résume-t-il relativement sobrement l’accord passé entre les grands quotidiens et Google, il y a quelques semaines. Un accord qui promet 60 millions d’euros sur plusieurs années à la presse d’Information Générale et Politique qui voudrait s’essayer au numérique. « On ne la monétise pas, mais vous vous faites beaucoup d’argent », continue-t-il d’avancer. Comprenez : Google ne payera pas les contenus produits par la presse puisque sans eux, ils ne survivraient pas, mais gagnera en publicité et en flux en les soutenant. Un modèle que la Lex Google, évitée par le groupe en France mais votée en Allemagne il y a peu, aurait contribué à renouveler. Mais la négociation en sera restée aux 60 millions lâchés par Google, des outils et de la pub, tandis que le représentant du groupe avançait une relation de confiance. Tant pis pour les semaines de tensions avec l’Etat et les médias.

Asseoir un modèle économique et médiatique.

« Notre but c’est de valoriser des contenus pour la presse pour qu’elle fasse du payant ou qu’elle valorise la publicité. » M. d’Asaro Biondo n’est pas dans son tort. Il n’a pas la déontologie de la profession à défendre mais un modèle économique à assouvir : celui qui fera survivre son entreprise. Mais puisqu’il n’y eut personne pour s’opposer à une telle démarche, il tendrait ainsi à faire croire que Google est le seul et unique moyen par lequel la presse peut survivre. Et si les outils et le moteur de recherche fournis par le géant sont aujourd’hui indispensables, il n’est pas le seul acteur économique dans la profession.

Et ce n’est pas Olivier Bonsart qui le contredira : « Pourquoi ne pas offrir à tous ceux qui regardent la télé ou écoutent la radio mais qui ne lisent pas les journaux une information de qualité ? » Sur un modèle numérique et papier gratuits, 20 Minutes est dans la même démarche. « Ce n’est pas en restant dans des niches d’information qu’on va informer le grand public, poursuit-il. De mon jugement, on s’en fout. Et de votre jugement ? On s’en fout tout autant. Quand on fait un média de masse, on se doit d’informer la masse. » A quel prix ? Avec quels moyens ? Comment financer une presse qui se veut généraliste, de qualité et gratuite ?

Google est là. « J’ai envie de dire aux patrons de presse et de médias, lâche finalement Carlo d’Asaro Biondo, l’aristocratie c’est finie. Ce n’est pas parce que vous étiez grands dans les années 60′ que vous le serez demain. » Et le débat est clos. La presse de demain, se sera du flux de masse, de la gratuité et de la publicité. Tant pis pour le pluralisme et tant pis pour l’indépendance. Tant pis si la confiance placée dans Google passe par l’accaparement grandissant des données personnelles des internautes. Tant pis si demain les journalistes vendront des encarts publicitaires plus que de l’information. Comme chaque révolution, et celle du numérique en est bien une, les défis sont nombreux et gigantesques. Mais pas insurmontables. Et si Google a su développer le web 2.0, s’il a très largement contribué à l’accessibilité de l’information pour tous et à tous, il faudra aussi apprendre à composer sans. On pourra regretter de ne pas avoir appris comment.

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