Webzine rennais – Cultures numériques

Le marché de la musique est-il en crise de curiosité ?

Au détour d’une formation proposée par le Jardin Moderne sur les problématiques de distribution et de diffusion de la musique, jeudi dernier, une rencontre avec Frederic Neff s’est imposée d’elle-même. Ancien disquaire à Arles, puis distributeur à Abeille Musique, l’Avignonnais s’est lancé en 2007 dans une aventure en solitaire de conseil en distribution numérique et physique avec Viva Musica.

Dans un monde artistique et culturel en pleine mutation numérique, les perspectives sont aussi nombreuses que les bouleversements à apprivoiser. Du téléchargement au streaming, Frederic Neff n’est pas là par hasard. La transformation du discours artistique en discours commercial n’est qu’un maillon de la chaîne musicale, et s’il n’est pas « le plus sexy », il est lui aussi dans le besoin. D’où vient l’argent ? Comment est-il généré ? Quelles sont les perspectives pour les artistes et les labels ? Retour sur une économie en construction.

De nouvelles pratiques de consommation.

Viva Musica a été crée par Frédéric Neff en 2007 et propose du conseil en diffusion et distribution numérique et physique de la musique.

Viva Musica a été crée par Frédéric Neff en 2007 et propose du conseil en diffusion et distribution numérique et physique de la musique.

On est parti de rien. Voilà à peu près le début de l’histoire. Pas de château, pas de prince charmant mais un monde de la musique déjà largement en crise lorsque le numérique pointe le bout de son nez il y a dix ans, avec Napster et l’utopie du téléchargement massif. Et dix ans, c’est long. Il faut dire que, « la vente de musique sur internet, elle n’est pas très très bien partie parce qu’elle est dominée par Itunes. » L’Avignonnais démarre fort et sur le sujet, il fallait s’y attendre. Mais s’il décrit un milieu difficilement rentable, aux marges de manœuvres exiguës et où l’innovation peut difficilement émerger, Frédéric Neff veut croire qu’il y a tout de même de la place et qu’il est possible, aujourd’hui, de proposer « des choses qu’on n’avait pas avant le numérique. » « Et pas juste avoir un pauvre MP3, renchérit-il, qui est une mauvaise copie de ce qu’on pouvait avoir en CD », mais une vraie qualité de l’écoute.

Le numérique ne s’est pas embarrassé des détails. S’il s’est empressé de laisser la porte ouverte à une modification des supports, il a aussi, et surtout, eu un impact sur les usages. « On n’est plus sur l’acquisition d’un fichier qu’on va pouvoir écouter on line ou off line, mais sur la possibilité d’accéder à un catalogue qu’on peut écouter à n’importe quel moment, connecté ou pas connecté », précise-t-il, en pensant évidemment à des plateformes de streaming comme Deezer ou Spotify. Et puis, dans le lot de mutations que le numérique a amené avec lui, il y a l’inconnu, forcément, qui apparait un peu par hasard, aux détours d’autres pratiques. Pour Frédéric Neff, cet inconnu a un nom : Youtube. « Le site de vidéo est en train de marquer de son empreinte sa domination sur le secteur et crée de nouvelles règles de monétisations qui sont loin d’être évidentes. » Difficile d’en savoir plus pour le moment.

Repenser l’économie de la surprise.

La Bretagne peut s’avouer chanceuse : elle est la région qui accueille le plus de petits disquaires. Une exception ? « C’est difficile mais il y a toujours une demande, commente Frédéric Neff. C’est un réseau très fragile avec de petites marges. » Le constat du créateur de Viva Musica, c’est qu’il y a tout à repenser, tout à découvrir et à redécouvrir. Du modèle économique à l’écoute, l’essence de la consommation.

Quelqu’un qui aime la musique, il a envie de passer une après-midi dans un endroit où il peut rencontre les gens qui ont la même passion que lui. Quand un magasin Virgin ferme, c’est un magasin où il y avait des gens qui passaient 40 minutes en moyenne pour flâner, être surpris, découvrir. Et à la fin, qui achetait quelque chose.

Par la multiplication des connexions, la chute des frontières du virtuel, le partage, la gigantesque magne culturelle qu’elle représente, la toile aurait pu être la solution. Étonnamment, l’Avignonnais nuance : « Ces gens-là ne vont pas basculer sur internet parce que sur internet, on accède au contenu par un moteur de recherche et on sait à quoi on a affaire. » Sur internet, la surprise n’existe plus, elle se déplace dans la case du besoin, de l’envie. « Il faut arriver à créer des espaces où on va proposer une expérience nouvelle au consommateur », répète-t-il. Des espaces, en dur comme en virtuel où l’humain doit réapprendre à être curieux.

Le chantier colossal de la filière musicale.

Le web 2.0 est arrivé avec son lot d’utopies. Démocratiques, d’abord. Économiques, ensuite (lire le compte-rendu sur le marché des

Frédéric Neff (à gauche) a d'abord été disquaire à Arles puis distributeur à Abeilles Musique avant de créer Viva Musica en 2007.

Frédéric Neff (à gauche) a d’abord été disquaire à Arles puis distributeur à Abeilles Musique avant de créer Viva Musica en 2007 (photo radioneo.fr).

données publiques). « La répartition des richesses avec le numérique, c’est un peu un grand écart. » S’il enfonce une porte à demi-ouverte, Frédéric Neff rappelle que les défis sont nombreux. Le web a ouvert la culture, il l’a propagée avec une telle force que les industriels ne voulaient pas tellement y croire (lire à ce sujet, la réflexion de Philippe Aigrain sur le supermarché mondial). Il a permis à l’auteur d’être mieux lu, mieux écouté, de plus facilement faire passer son message. Mais nécessairement : « l’argent est moins important et la répartition de cet argent n’est pas forcément à l’avantage des créateurs », rappelle Frédéric.

On a un basculement de la valeur. Il y a de nouveaux acteurs qui sont arrivés et qui gagnent de l’argent en valorisant plus ou moins bien le contenu. Mais eux ne réinvestissent pas forcément dans ce contenu. Il faut qu’il y ait un retour sur investissement.

« C’est tout le modèle économique de la création qui est en train de se repenser en lui-même, de se reconstituer, assure-t-il. Toutes les sphères de la musique qui sont en questionnement et qui doivent changer leur façon de travailler. » Le chantier est colossal.

La question des droits d’auteur,elle, revient sur le devant d’une scène qu’on sait jouée par des dizaines d’acteurs différents aux intérêts multiples. « On est parti d’une foire d’empoigne où tout le monde était expert en numérique. On est plus maintenant sur une logique de : qu’est-ce qu’on peut faire concrètement pour aider la filière dans son ensemble, décrit-il. Le tronc commun, c’est l’artiste. » Une banalité qu’il est parfois de bon ton de rappeler. Si les solutions sont encore à imaginer, des perspectives peuvent être envisagées, avec la Sacem, avec les Creative Commons, avec les collectivités territoriales, les associations. « Dix ans pour le numérique, c’est le Jurassique. » Tout est à réinventer, à redécouvrir. Et sur le sujet, on est vraiment parti de rien.

En embusc@de : l’interview a été réalisée jeudi 11 avril, au Jardin Moderne avec Frédéric Neff, fondateur de Viva Musica. Dans le cadre du programme Univox mis en place par Radio Campus France, elle sera diffusée en intégralité lors d’une émission spéciale intitulée « Hadopi, et après ? » mardi 16 avril à 18h  sur Radio Campus Rennes 88.4 et dimanche 21 avril à 18h sur tout le réseau Radio Campus France.

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